6- Mémoires d’Amadou Hampâté Bâ
Lu par 163 Boytown
Quel est le point commun entre une université dakaroise, une université à Abidjan, un programme de recherche de l’Université de Nantes, un Palais de la Culture à Bamako, un collège au Niger et un square dans le 10e arrondissement de Paris ? Vous donnez votre langue au chat ? La réponse tient en trois mots : Amadou-Hampâté-Bâ. Si la liste précédente est loin d’être exhaustive, force est de reconnaître qu’Amadou Hampâté Bâ est de ces êtres rares que la Providence a dotés de sept vies. Tissé au métier des autres détenteurs de la parole, son œuvre se fait le sismographe des sapiences humaines et des signes divins. Il fut tout à la fois écrivain, traditionnaliste, chef spirituel et religieux, diplomate, numérologue, conteur et philosophe. Celui que ses proches appelaient Amkoullel[1] a vu le jour au Mali (alors Soudan français), à l’aube de l’année 1900, dans la ville de Bandiagara, toute proche des falaises du pays Dogon. Les deux branches familiales appartiennent à deux lignées importantes – mais adverses – de l’histoire de l’ancien Empire peul du Macina. L’enfance du jeune Amadou a été marqué par l’écho des guerres fratricides, des drames familiaux et de la conquête coloniale. Orphelin de père à trois ans, il trouve du réconfort auprès de sa mère Kadidja, de Tidiani Amadou Thiam, le second époux de celle-ci qui l’a élevé comme son propre fils, et au milieu de la parentèle :
« Je n’ai aucun souvenir de mon père, car malheureusement je l’ai perdu alors que je ne comptais guère que trois ans de séjour en ce monde houleux où, tel un tesson de calebasse emporté par le fleuve, je flotterai plus tard des événements, politiques ou religieux, suscités par la présence coloniale » (p. 30).
La vie mouvementée d’Amkoullel est une plongée dans la grande histoire qui occupe naturellement une place importante dans ses mémoires. Pourtant au-delà des jalons et des péripéties, ce qu’il faut retenir de ces 850 pages ce sont les très riches enseignements, initiations et expériences qu’Amkoullel a eu le privilège de recevoir et qu’il s’efforcera toute sa vie durant de passer à autrui. Si tout grand homme est le fruit de maints chocs et de multiples influences, l’auteur de l’Etrange destin de Wangrin n’échappe pas à la règle. Parce qu’il a tenu tête à une décision arbitraire, sa carrière professionnelle démarre on ne peut plus mal. A titre de punition, le gouverneur l’affecte d’office au poste le plus éloigné, en Haute Volta, en qualité d’ « écrivain temporaire à titre essentiellement précaire et révocable ». Ce qui était une sanction arbitraire et injuste se transforme en une formidable opportunité. Sur le plan professionnel, Amkoullel a appris à bien connaître les rouages du système colonial ; après tout, il est non seulement interprète, c’est à dire « la bouche du commandant », mais aussi « sa plume et son crayon ». Sur le plan personnel, le jeune commis se découvre, multiplie les contacts avec les Anciens, ouvre grands son cœur et ses ailes. Constamment en éveil, il apprend tout, de tout le monde. Il dira de lui plus tard :
« Je suis un diplômé de la grande université de la Parole enseignée à l’ombre des baobabs ». (p. 685).
S’il fallait retenir une seule chose du parcours atypique d’Amadou Hampâté Bâ, c’est son lien avec un autre homme aussi rare que lui : Tierno Salif Bokar. Ahmadou Hampâté Bâ est le fils spirituel de Tierno Bokar, son maître et son guide qui lui fera comprendre la vraie signification des mystères sur cette terre. Ayant passé lui-même par les chemins peu habituels pour accéder aux sphères élevées de la connaissance, Ahmadou Hampâté Bâ est toujours disponible pour le dialogue, quelque soit les croyances, le savoir, la fonction ou l’ascendant moral et spirituel de ses interlocuteurs.
En 1939, dévasté par la disparition de Tierno Bokar qu’il considérait un peu comme sa propre mort, il demande une disponibilité pour se consacrer à plein temps à la transmission de son héritage et à la collecte des savoirs oraux. De nouveaux ennuis vont s’abattre sur lui : l’administration coloniale et le milieu religieux traditionnel lui reprochent son appartenance à une branche de la confrérie islamique Tidjaniya considérée anti-française. Il échappe de peu à la déportation. Le professeur Théodore Monod lui ouvre les portes de l’Institut français de l’Afrique noire (IFAN) de Dakar, cette affectation est une promotion mais également une manière de protection contre les tracasseries. En 1944, il présente Kaïdara, le texte en prose du conte peul initiatique, qui lui vaut sa première reconnaissance par le monde académique. Le reste relève de l’histoire : son compagnonnage avec Monod, ses liens avec les grands africanistes (Marcel Griaule, Germaine Dieterlen, Louis Massignon), son élection au Conseil exécutif de l’Unesco, sa vieille amitié avec le président Houphouët-Boigny. La postérité a retenu surtout son rôle d’infatigable défenseur des cultures africaines. Son plaidoyer pour la collecte et la conservation des savoirs traditionnels africains reste un grand événement pour tous les hommes de bonne volonté. Un jour de 1960, à la tribune de l’Unesco, le natif de Bandiagara sonne l’alerte : « …Puisque nous avons admis que l’humanité de chaque peuple est le patrimoine de toute l’humanité, si les traditions africaines ne sont recueillies à temps et couchées sur du papier, elles manqueront un jour dans les archives universelles de l’humanité ». Sa défense de la cause de la tradition orale n’a rien de rhétorique, Amadou Hampâté Bâ a vécu toute sa vie dans l’humilité et la modestie, respectant le code peul. On le dit tolérant, respectueux, généreux. Indifférent à la louange comme à la critique. Mieux, il ne prenait rien au sérieux, se moquant de tout et d’abord de lui-même. Quand on lui donnait du « Hampâté Bâ le Sage », il éclatait de rire. En lisant ses mémoires posthumes relatant la première partie de sa vie, je peux vous assurer que, lecteurs, vous aussi, vous serez immanquablement touché, séduit et ébranlé par ce grand savant africain doublé d’un humaniste universel. Un homme heureux, qui plus est :
« Si vous cherchez un homme heureux, venez chez moi. Je danserai avec les bouffons, je parlerai avec les vagabonds ».
Lu par 163 Boytown
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Categorie: JEVOTE







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