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Afrique: La prison est-elle la clé pour devenir président?

| 14.01.2013 | 0 Commentaire

Lu par 15544 Boytown

Avant d’accéder au pouvoir suprême, des dirigeants africains ont effectué des séjours en prison. Une période délicate qui a pu contribuer à leur prestige.

En Afrique, il y a président et président de la République, et tant de manières d’accéder au pouvoir suprême.

De toutes celles-ci, c’est l’initiation par la case prison qui confère parfois le titre de «vrai président de la République» ou de «président normal».

Comme le dit un adage ivoirien, «les cabris se promènent ensemble, mais ils n’ont pas le même prix».  Si vous êtes un homme politique, vous avez donc différentes initiations au choix.

1 — L’exemple mythique de Nelson Mandela

L’ancien président de l’Afrique du Sud, Nelson Mandela, a débuté son militantisme politique sous l’apartheid comme l’un des six représentants des étudiants de Fort Hare au sein du Congrès national africain (ANC).

Renvoyé de l’université pour son activisme, il va travailler dans un cabinet d’avocat grâce à son parrain Walter Sisulu, puis achever ses études par correspondance.

C’est en 1944 qu’il rejoint officiellement les rangs de l’ANC. L’avocat fait d’abord de la résistance pacifique et défend des militants anti-apartheid tout comme son ami Oliver Tambo. Mais, accusé de trahison, il est arrêté le 5 décembre 1956 avec une cinquantaine d’autres personnes. Le procès qui commence en 1957 se termine en 1961. Mandela est acquitté avec les autres, en raison d’une grande mobilisation internationale et des vices de procédure.

La même année, il se convainc de l’inefficacité de la non-violence et fonde la branche armée de l’ANC, Umkhonto we Sizwe, qu’il dirige lui-même. Sa mission: attentats et sabotages.

Sur indication de la Central Intelligence Agency (CIA), Nelson Mandela est à nouveau arrêté le 12 juillet 1963. Avec lui, plusieurs autres personnes dont Walter Sisulu, Govan Mbeki (le père de l’ancien président Thabo Mbeki), Denis Goldberg, Ahmed Kathrada.

C’est alors que s’ensuit le fameux procès de Rivonia, en octobre 1963 à Pretoria (capitale de l’Afrique du Sud). Le chef d’accusation concerne 221 actes de sabotages. Et le 12 juin 1964, Nelson Mandela, Walter Sisulu, Govan Mbeki, Elias Motsoaledi, Andrew Mlangeni, Arthur Goldreich et Denis Goldberg sont condamnés à la prison à vie. Ce dernier est transféré à la prison centrale de Pretoria tandis que les autres regagnent l’île bagne de Robben Island.

Prisonnier sur cette île pendant 27 ans, Nelson Mandela n’en sort que pour accéder à la magistrature suprême de son pays, avec l’organisation de la présidentielle de 1994 qu’il remporte devenant ainsi le premier président noir de l’histoire de l’Afrique du Sud.

2 — Robert Mugabe, ancien rebelle et chef de guerre

Le président zimbabwéen, Robert Mugabe, a commencé sa carrière politique comme chef de guerre de la rébellion contre le régime de Rhodésie du Sud. Diplômé de l’université d’Afrique du Sud et de l’université de Londres, il enseigne à Lusaka, puis à Accra (capitale du Ghana) et se forge à la lutte révolutionnaire pour l’indépendance.

Nanti de sept diplômes académiques reconnus, Robert Mugabe s’en ajoute volontiers un huitième: «Diplômé en violence».

Le nationaliste Robert Mugabe est arrêté en 1964 avec plusieurs autres leaders. Il passe ainsi dix ans en prison à Gonakudzingwa aux confins du Mozambique et de la Rhodésie du Sud, et n’a même pas l’autorisation d’enterrer un de ses fils décédé pendant son incarcération.

Libéré en 1974, il prend peu de temps après au Mozambique la tête du Zimbabwe African National Liberation Army (ZANLA) qui est la branche armée du Zimbabwe African National Union (ZANU) contre le gouvernement du Premier ministre Ian Smith. Et cela, jusqu’aux accords du 3 mars 1978  qui signent son retour dans le jeu politique national.

En 1980, Robert Mugabe devient le Premier ministre du nouvel Etat indépendant du Zimbabwe, ce qui va lui ouvrir la voie de la présidence de la République en 1990. Aujourd’hui, il est encore au pouvoir, ce qui lui vaut d’être fréquemment considéré par ses opposants comme un «dinosaure de la vie politique africaine».

3 — Mahamadou Issoufou, le bagnard de Niamey

Mahamadou Issoufou, l’actuel président du Niger n’a pas échappé à la case prison, en raison de son engagement politique. Passé le coup d’Etat du 27 janvier 1996, le colonel Ibrahim Baré Maïnassara croit pouvoir gagner la présidentielle, qu’il organise le 7 juillet de la même année. Mais face aux tendances manifestement à son désavantage, il se voit obligé de faire un hold-up électoral qui lui attribue la victoire.

Cette situation amène Mahamadou Issoufou à créer le Front pour la restauration et la défense de la démocratie (FRDD) avec d’autres formations politiques. Conséquence, il est arrêté avant d’être libéré plus tard, mais placé en résidence surveillée.

Le coup d’Etat du colonel Daouda Malam Wanké qui coûte la vie au président Ibrahim Baré Maïnassara en 1999, met en place un processus de transition. Lequel aboutit à la présidentielle de 1999 qui voit la victoire de Mamadou Tandja, du Mouvement national pour la société de développement (MNSD-Nassara).

Mais après deux mandats consécutifs, ce dernier révise la Constitution pour se maintenir au pouvoir. La réplique des acteurs de la classe sociopolitique comme Mahamadou Issoufou ne se fait pas attendre. Et le pouvoir prend des mesures de privation de libertés.

Mahamadou Issoufou, l’opposant d’alors, est arrêté et confié à la haute sécurité judiciaire de Niamey au même titre que quelques dignitaires de l’opposition.

Motif: malversations financières qui sont, au fond, non avérées. Il faut attendre que le président Mamadou Tandja soit renversé le 18 février 2010 par le coup d’Etat des colonels pour voir une nouvelle transition politique.

Mahamadou Issoufou est enfin élu en avril 2011 à la présidence de la République lors d’un scrutin âprement disputé avec l’ex-Premier ministre du président Tandja, Seyni Oumarou.

4 — Laurent Gbagbo, le remuant opposant d’Houphouët

Laurent Gbagbo, l’ex-président de Côte d’Ivoire (au pouvoir de 2000 à 2011), a eu son parcours initiatique en bonne et due forme. Avant de se lancer dans la politique à proprement parler, il est d’abord leader syndical.

Avec sa future épouse Simone Gbagbo, militante engagée, ils constituent un attelage parfait qui secoue le régime du président Félix Houphouët-Boigny (président de 1960 à 1993).

Laurent Gbagbo connaît l’art de la subversion. Un jeu qui ne plaît guère au «Vieux» qui le fait alors arrêter et emprisonner à Séguéla et à Bouaké, de mars 1971 à janvier 1973. Mais tout cela n’est pas pour dissuader Laurent Gbagbo.

Dès sa sortie de prison, il fonde dans la clandestinité le Front populaire ivoirien (FPI). Membre du Syndicat national de la recherche et de l’enseignement supérieur (SYNARES), il fait partie des meneurs de la grève dans le secteur de l’enseignement en 1982, avant de partir en exil, en France, en 1985. Avec le soutien des jeunes officiers révolutionnaires du Burkina, en l’occurrence Thomas Sankara et Blaise Compaoré.

Le président Félix Houphouët-Boigny, qui préfère le surveiller de près à Abidjan que de le laisser sans contrôle à l’étranger, lui accorde son pardon quant à ses actions subversives.

En déclarant que «l’arbre ne se fâche pas contre l’oiseau» et que son «remuant opposant serait beaucoup moins encombrant à Abidjan qu’à Paris». L’ouverture politique du pays au multipartisme permet au leader du FPI de mobiliser et de galvaniser ses troupes. La mort du «Vieux» et la longue querelle de succession qui s’ensuit, permet à Laurent Gbagbo de s’emparer du pouvoir lors de la présidentielle de 2000.

5 — Abdoulaye Wade, ancien prisonnier professionnel

L’ancien président du Sénégal, Me Abdoulaye Wade (2000 à 2012), a une longue carrière politique derrière lui. Il a effectué son premier séjour en prison en août 1985.

Il a été arrêté alors qu’il participé à une marche pour la libération de Nelson Mandela. Depuis lors, le chef de l’opposition sénégalaise à effectué plusieurs séjours en prison. Ces passages par la case prison ont émaillé sa longue carrière.

Sa grande œuvre politique avait commencé en 1973, il est alors considéré comme un homme de compromis, naviguant entre l’opposition et ses flirts avec le pouvoir de l’ex-président Abdou Diouf (chef de l’Etat de 1980 à 2000).

Le fondateur du Parti démocratique sénégalais (PDS) a longtemps brigué la magistrature suprême, en participant notamment aux élections présidentielles de 1978,1983, 1988 et 1993. Mais sans succès jamais l’emporter. Pourtant, il ne s’est jamais découragé.

Dans ses moments de doute, il repensait à la carrière hiératique de François Mitterrand. Wade savait, tout comme l’ex président français, qu’il fallait «laisser le temps au temps», prendre des coups et savoir en donner avant d’arriver à conquérir le pouvoir.

Peu après les législatives de 1993, Me Abdoulaye Wade ainsi que trois autres membres de son parti sont arrêtés, soupçonnés d’avoir fait assassiner le vice-président du Conseil constitutionnel, Babacar Sèye. Faute de preuves, ils sont remis en liberté trois jours après.

C’est sous le slogan de Sopi (changement en wolof, la langue la plus parlée au Sénégal) que le leader du PDS se présente à la présidentielle de 2000. Arrivé largement en tête au premier tour face à Abdou Diouf, le président sortant, il bénéficie au second tour d’un report de voix de Moustapha Niasse grâce auquel il accède à la magistrature suprême. C’est le couronnement de la persévérance et de la ténacité.

Deux ans après son élection, Me Abdoulaye Wade accorde alors la grâce présidentielle aux trois assassins de Me Babacar Sèye, non sans laisser libre cours à l’imagination des Sénégalais sur sa supposée implication dans cette affaire.

Arrivé au pouvoir, il n’hésitera pas employer les méthodes que les anciens maîtres du Sénégal lui avaient appliqué: en juillet 2005, Wade a jeté en prison, Idrissa Seck, celui qu’il considéré comme son fils spirituel.

Ce séjour à l’ombre de sept mois pour son ex-Premier ministre lui a conféré une grande popularité. A sa sortie de prison, le maire de Thiès avait gagné en popularité. Il est arrivé deuxième lors de la présidentielle de 2007, un exploit qu’il n’a pas renouvelé depuis. Lors de la présidentielle de 2012, Idrissa Seck a réuni à peine de 5% des suffrages.

6 — Alpha Condé, le souffre-douleur devenu président

L’actuel président de Guinée-Conakry, Alpha Condé, est un militant politique depuis les années de la féroce dictature de Sékou Touré, lequel a conduit la Guinée à l’indépendance en disant «Non», au général Charles de Gaulle.

C’est en 1977 qu’il fonde le Mouvement national démocratique (MND). La lutte du parti est d’abord clandestine. De mutation en mutation, il devient finalement le Rassemblement du peuple Guinée (RPG), à la faveur de l’ouverture politique au multipartisme dès 1991.

Cette ouverture politique n’est pas de tout repos pour le professeur Alpha Condé. Le colonel Lansana Conté qui succède à Sékou Touré à la mort de ce dernier, n’entend pas céder le pouvoir.

A la présidentielle de 1993 à laquelle Alpha Condé est candidat, Lansana Conté fait annuler les résultats dans les régions  où celui-ci a le vote majoritaire. Puis, il est proclamé vainqueur.

Il en est de même au scrutin suivant, celui de 1998, où Alpha Condé est arrêté et jeté en prison alors qu’il tente de quitter le pays. D’autres membres de l’opposition sont également arrêtés pour supposée tentative de rébellion.

L’arrestation et l’emprisonnement d’Alpha Condé dure vingt mois. Pour «atteintes à l’autorité de l’Etat et à l’intégrité du territoire national». Cette condamnation soulève de vives protestations internationales. Ce qui fait de lui une icône de l’opposition guinéenne.

L’artiste ivoirien Tiken Jah Fakoly chante alors: «Libérez Alpha Condé». Grâce à la mobilisation de la communauté internationale, Alpha Condé est libéré le 18 mai 2001  à la suite d’une grâce présidentielle.

A la mort du président Lansana Conté, l’armée dirigée par le capitaine Moussa Dadis Camara prend le pouvoir en décembre 2008. La pression de l’opposition et des organisations de la société civile pour une transition démocratique conduit à une réaction violente de la junte au pouvoir.

Le massacre du 28 septembre dans l’enceinte du stade de Conakry perpétré par l’armée en est le couronnement. A sa suite, la tentative d’assassinat raté du président Moussa Dadis Camara ouvre une nouvelle transition qui aboutit à la présidentielle de 2010. Alpha Condé est enfin élu au second tour face à Cellou Dalein Diallo, non sans contestation.

Karim Wade prêt à y passer!

En Afrique, le passage par la case prison n’empêche pas de faire de superbes carrières, bien au contraire. Beaucoup d’hommes politiques restent d’ailleurs persuadés qu’il s’agit d’un must, d’un plus.

L’homme politique le plus influent du Nigeria, Olusegun Obasanjo (président en 1999 à 2007, il avait dirigé le Nigeria de 1976 à 1979), a lui aussi effectué plusieurs longs séjours en prison, notamment sous le règne de Sani Abacha (de 1994 à 1998).

Poursuivi par la justice sénégalaise dans le cadre des enquêtes sur les biens mal acquis, Karim Wade, le fils du président Wade, qui n’a jamais caché son ambition de succéder un jour à son père, aurait confié, selon la presse sénégalaise, à ses proches qu’un passage par la case prison pourrait servir ses intérêts politiques à long terme.

 «Je sais que j’irai en prison mais si ça peut me permettre de contrôler le PDS [le parti démocratique sénégalais, la formation fondée par Abdoulaye Wade] et d’affronter directement Macky Sall en 2017, ce serait une bonne chose. La prison va m’ouvrir les portes du palais présidentiel», aurait-il déclaré à ses intimes.

Et après tout pourquoi pas?, estiment des Sénégalais qui connaissent le pouvoir de la prison sur l’imaginaire collectif.

«Chez nous pour accéder au pouvoir suprême, il faut souffrir, faire de la prison pour prouver que l’on est prêt à prendre des risques», estime Assane, un étudiant dakarois.

Mais, il ajoute aussitôt avec un demi sourire «Mais de là à élire Karim Wade, il y a un pas à ne pas franchir. Même s’il passait autant de temps que Mandela en cellule, je n’aurais toujours pas envie de voter pour lui».

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Lu par 15544 Boytown

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