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Agriculture – Les limites de la politique paysannale de Macky Sall

| 22.01.2013 | 0 Commentaire

Lu par 8253 Boytown

Le président Macky Sall a fait son premier discours de nouvel an à la Nation (…) Un discours qui clarifie le programme de développement que Macky Sall a pour le Sénégal. Il ne fait pas de doute que celui-ci est centré sur l’agriculture. Pour la première fois, le président nous entretient clairement des mesures qu’il compte mettre en oeuvre pour développer le Sénégal. Il a mis en exergue les dimensions économiques et sociales dans un environnement de bonne gouvernance : «J’ai engagé avec vous un contrat de confiance basé sur la bonne gouvernance. Ce contrat est en cours d’exécution et je compte le remplir fidèlement pour mettre le Sénégal nouveau en marche… Mais rien ne me détournera de l’objectif de bonne gouvernance.». En articulant ainsi, il est clair que Macky Sall veut imprimer la rupture par rapport à la gouvernance précédente.

Qu’en est-il des programmes économiques et sociaux ? Sur le plan social, trois composantes attirent l’attention :

- L’énergie électrique (électrification rurale avec une connexion prévue de 32 000 ménages et subvention pour soutenir le budget des ménages) : A ce niveau, il n’y a aucune rupture par rapport avec ce que faisaient l’Aser et le Plan Takal. Espérons que la bonne gouvernance réglera les dérives qui étaient constatées. Le cas échéant, ces deux programmes gagneront en efficacité et en efficience.

- Le recrutement de 5 500 nouveaux agents dans la Fonction publique qui n’est pas nouveau : Wade avait usé et abusé de cette mesure qui peut s’avérer clientéliste à souhait. Et elle a conduit aujourd’hui à l’audit des agents fonctionnaires. Espérons que la bonne gouvernance prônée constituera un garde-fou. Mais, si Macky avait annoncé que ce recrutement se ferait sur concours, nous allions être plus rassurés.

- La lutte contre la pauvreté et les inégalités sociales (bourse de sécurité familiale, couverture maladie universelle, 2 000 logements sociaux et logement décent pour tout Sénégalais) : La couverture maladie universelle trouve, d’une part, son origine dans le slogan Santé pour tous à l’an 2000 de Alma Ata et, d’autre part, entre en droite ligne avec le Plan Sésame du président Wade. Les programmes de 2 000 logements sociaux et de logements décents pour tout Sénégalais sont aussi à mettre en rapport avec le plan Jaxaay de Wade. Il faut noter que ces programmes ont souffert de la mauvaise gouvernance du régime précédent.

La seule rupture apparente est la bourse de sécurité familiale, quoiqu’il y ait encore beaucoup de zones d’ombre dans ce programme. Alors, attendons de voir ce que cela donnera, car un pareil type de programme sera difficile à mettre en oeuvre dans le système socio-politico-religieux du Sénégal. Et ne doutons pas de la fermeté dont veut faire montre le nouveau régime. Sauf que le budget est déjà voté pour 2013 alors que les mécanismes et les instruments de mise en oeuvre de ce type de programme ne doivent pas être mis en place à la va-vite et nécessitent une véritable expertise exempte de toute stratégie d’accaparement dont savent faire montre certains agents de l’administration sénégalaise. Mais venons-en au programme économique, car il constitue le levier de l’émergence et du développement du Sénégal. Le président nous a entretenus du Fonds souverain d’investissements stratégiques (Fonsis) et du Fonds de garanties des investissements prioritaires (Fongip). Le Fpe de Diouf et le Fnpj de Wade sont là pour nous rappeler que la stratégie de mise en place de fonds n’est pas une rupture. Mais, plus importante encore, elle ne réussit pas au système sociopolitique sénégalais. Il faut aller au-delà de la transparence et de la bonne gouvernance immédiatement prônées. Mais fondamentalement, le discours de Macky vient confirmer ce que tout le monde entrevoyait : l’agriculture constitue le pilier de son programme. C’était la même chose avec ses prédécesseurs (Dia, Senghor, Wade) et, dans une moindre mesure, avec Diouf.

Le programme d’urgence de vivre de soudure et d’alimentation du bétail, la subvention agricole, la commission de réforme foncière, l’inscription au Ptip (Programme triennal d’investissement public) et le budget 2013 constituaient déjà des indices de l’intérêt que le gouvernement d’Abdoul Mbaye porte à l’agriculture. Déjà, le samedi 29 décembre dernier, lors d’un diner débat des cadres de l’Apr, le Premier ministre disait : «La révolution agricole est une indispensable urgence au Sénégal et il est certain qu’il n’y a pas d’autre chemin pour nous en sortir. Cette révolution repose sur l’investissement massif quelle que soit la source de financement qui doit permettre la maîtrise de l’eau et sur les techniques culturales». Pour le Premier ministre, la maîtrise de l’eau et des techniques culturales constitue, à travers l’investissement massif, les axes d’intervention pour la révolution agricole. Le discours de Macky Sall ne dit pas autre chose : «Malgré nos bonnes performances agricoles de cette année, l’autosuffisance alimentaire reste encore un objectif à atteindre pour notre pays. Nous devons engager une véritable révolution agricole par un meilleur aménagement des terres et une allocation plus conséquente de moyens pour la maîtrise de l’eau, la sécurisation de semences de qualité, la transformation agroalimentaire, et la mécanisation de notre agriculture. A ce titre, je suis heureux d’annoncer que le gouvernement compte acquérir plus de 1 000 tracteurs et divers équipements ruraux, dans la perspective de la prochaine campagne agricole». Il met en exergue son objectif (autosuffisance alimentaire) à travers un volontarisme d’Etat qui fixe ses axes d’intervention : Aménagement des terres, maîtrise de l’eau, sécurisation des semences de qualité, mécanisation avec mille tracteurs et divers équipements, transformation agroalimentaire.

Il faut noter, pour le déplorer, le mélange de genres dans cette partie du discours. La transformation agroalimentaire n’a rien à voir dans ce listing. A la limite, elle peut stimuler la production, mais ne le permet nullement pas comme le feraient les autres éléments avec lesquels elle est mélangée. Macky Sall aurait pu décliner ses mesures pour l’agroalimentaire. Mais revenons à son programme agricole. Les axes d’intervention sont : Aménagement des terres, maîtrise de l’eau, sécurisation des semences de qualité, mécanisation avec mille tracteurs et divers équipements, sans oublier les techniques culturales citées par le Premier ministre. Nous n’avons pas besoin de dire qu’il n’y a aucune rupture. Tout le monde le sait ; c’étaient les axes d’intervention de Wade, de Diouf (un peu moins quand même), de Senghor et de Dia. Ainsi, l’actuel président de la République ne fait que reprendre les solutions de ses prédécesseurs en misant sur plus de milliards. Et là, nous ne pouvons malheureusement pas espérer que la bonne gouvernance seulement va régler le problème de l’efficacité des mesures pour l’agriculture. C’est à la limite ridicule de penser que les mille tracteurs constituent un élément important pour engendrer une rupture dans l’agriculture sénégalaise. C’est comme si aucune leçon n’a été apprise à travers les 60 ans de politique. C’est aussi dommage que Macky Sall soit mal parti pour reprendre le titre l’ouvrage de l’agronome français René Dumont.

La politique agricole ainsi déclinée était compréhensible au début de l’indépendance. Mais 60 ans après, le Sénégal a acquis assez d’expérience pour savoir que pour mettre en place une politique agricole de rupture, il faut trouver d’autres axes d’intervention. Pour ce faire, il faut bien comprendre le système sociopolitique de l’agriculture sénégalaise. Soit ce système n’a pas été diagnostiqué, soit ce diagnostic a été mal fait par l’équipe de Macky Sall. C’est la même chose. Si ce diagnostic était bien fait, le gouvernement aurait su que la vraie rupture serait dans une stratégie de construire un système agricole à la place d’un système de «paysannat» en vigueur au Sénégal depuis l’introduction de la culture arachidière par les colons. La volonté de relever le prix de l’arachide n’y peut rien : «Je tiens, par-dessus tout, à ce que le producteur soit rémunéré au juste prix de son dur labeur. Voilà pourquoi nous avons porté cette année le prix de base du kilogramme d’arachides à 190 francs Cfa». La dernière étude montre que le coût d’exploitation de l’arachide est de 226 frs/kg. Alors comment se satisfaire des 190 francs ? Dans un système sociopolitique agricole, le président n’aurait pas besoin de cette volonté. Les comptes d’exploitation agricole allaient permettre de mieux fixer le prix.

Il est maintenant clair que le président Macky Sall veut maintenir le système sociopolitique «paysannal». Il avait déjà donné le ton lors de l’ouverture officielle du Forum sur l’apport du mouridisme au développement du Sénégal au King Fahd Palace, à Dakar. «Du haut de cette tribune, je voudrais lancer un appel aux chefs religieux pour m’accompagner dans cette politique volontariste de développement de l’agriculture et de la production céréalière au Sénégal». Il aurait dû parler de politique paysannal volontariste. La rupture profonde aurait été de passer du système sociopolitique «paysannal» au système sociopolitique agricole. Toute la rupture est là. Que le président ne compte surtout pas sur le système «paysannal» pour «générer 30 000 emplois directs par an» avec l’approche suivante déclinée : «En mobilisant des ressources additionnelles, ces mécanismes nouveaux renforceront les capacités d’intervention de l’Etat dans les investissements d’intérêt public et l’appui aux groupements de femmes et de jeunes, aux petites et moyennes entreprises, ainsi qu’aux artisans et exploitants agricoles». Dans le système «paysannal», il ne faut pas raisonner en termes d’emploi même si le phénomène de «sourga» est une réalité dans les zones des Niayes et dans le delta et la moyenne vallée du fleuve.

D’ailleurs, le système sociopolitique «paysannal» du Sénégal a déjà connu ses lettres de noblesse et a atteint ses limites de développement. Car aussi bien dans un système «paysannal» que dans un système agricole, il est possible que des acteurs bien positionnés (producteurs paysans, producteurs agriculteurs, agents de l’Etat, agents des Ong, etc.) gagnent beaucoup d’argent. C’est de l’agrobusiness utilisé à tort ou à travers dans le vocabulaire commun, car confondu au système sociopolitique agro-industriel. C’est tout à fait autre chose. L’agrobusiness (faire des affaires dans l’agriculture) est possible dans les systèmes «paysannal», agricole et agro-industriel. Il est clair que dans le cadre de la Goana et du Plan Reva, des acteurs (producteurs ou non) ont fait des affaires. D’ailleurs, depuis la politique de Dia, il y a toujours eu des acteurs (traitants, marabouts, leaders paysans, agents de l’Etat, opérateurs, fournisseurs d’intrants et de matériels, des industriels, etc.) qui ont fait des affaires dans le cadre du système «paysannal» sénégalais.

Le système «paysannal» sénégalais est plus propice à une certaine forme d’agrobusiness qu’à celui de création d’emplois. La construction d’un système agricole est plus adaptée à la création d’emploi. Nous répétons que la seule rupture qui vaut pour assurer la sécurité alimentaire, et non pour atteindre l’objectif utopique d’autosuffisance alimentaire, est de construire progressivement un système socio-politique agricole à la place du système socio-politique «paysannal». Dans le cas du Sénégal, cela signifie remplacer progressivement les exploitations paysannes familiales par des exploitations agricoles familiales puisque les deux types d’exploitation ne renvoient pas à la même réalité et n’ont pas du tout le même contenu. Il s’agit là aussi d’une confusion fréquente dans le discours des acteurs sénégalais. Ainsi la question fondamentale devait être comment mettre en place des exploitations, des regroupements professionnels et interprofessionnels de type agricole à la place de ceux de type «paysannal». Cette mise en place passe par une réorientation des axes d’intervention. Les exploitants doivent être les seuls responsables de la modernisation de leurs instruments de travail (aménagement, équipement, maîtrise de l’eau, choix de technologies, sécurité des semences). Et pour que ça soit possible, l’Etat doit fondamentalement changer les axes ci-dessus cités pour se réorienter sur les suivants, entre autres :

- L’éducation agricole plus efficace que la formation professionnelle agricole en cours depuis les indépendances dont Macky Sall aurait, peut-être, fait référence en parlant de formation professionnelle

- L’insertion des jeunes exploitants agricoles et non pas de jeunes travailleurs dans des fermes ou aménagements agricoles.

- Le crédit aux exploitations agricoles et non des crédits de campagne ou d’opération (ici une politique de crédit spécifique doit être inventée)

- La subvention aux exploitations agricoles et non la subvention agricole

- La fiscalité des exploitations agricoles (peut être que le nouveau code des impôts prend en charge cet aspect)

- Une politique foncière et de cadastre rural

Nous n’ignorons pas qu’une commission pour la réforme foncière est mise en place. Sauf que si elle n’entre pas dans le cadre d’une politique agricole globale, nous demanderons qu’elle se limite en zone urbaine. Ne privatisez surtout pas les terroirs ruraux. On sait ce que l’introduction du titre foncier dans les zones urbaines a entraîné en matière de spéculation foncière. Le système sociopolitique «paysannal» en cours dans notre pays que Macky Sall veut renforcer, ne s’accommode pas de privatisation des terres. La spéculation foncière est à nos portes avec les tensions sur les ressources en eau et en nourriture avivées par les changements climatiques. Fondementalement, Macky aurait dû nous parler de l’environnement, des statuts et des mesures pour mettre en place des exploitations agricoles (familiales ou non) et des regroupements professionnels et interprofessionnels à la place de ceux paysans (familial, communautaire) en place. Tout compte fait, la rupture économique tant espérée n’est pas annoncée dans le discours. Et la révolution agricole n’aura pas lieu, comme la révolution verte de Wade n’a pas eu lieu. Une révolution paysanne est toujours possible avec les mesures annoncées par le président et son gouvernement. Et n’oublions pas que la Goana de 2008 avait permis une révolution paysanne avec des taux record de production surtout dans l’irriguée. Mais, c’était une révolution de jasmin dont la caractéristique essentielle est la fugacité.

Macky Sall nous a entretenus de mesures «paysannales» du gouvernement, mais nous attendions de l’institution présidentielle une vision et une politique agricoles. Le président n’est pas dans l’obligation de définir une politique agricole si le système paysannal le satisfait. Mais qu’il ne nous parle pas de rupture dans le secteur de l’agriculture. Cela n’enlève en rien l’appréciation positive que nous faisons de son discours dans le fonds et dans la forme. Nous avons plutôt disserté sur la construction de son action pour développer le Sénégal. D’ailleurs, Macky Sall a toujours réussi ses exercices de communication, quand ceux-ci sont préparés. Il est clair que son staff de communication tente de bien jouer son rôle. Nous lui conseillons toutefois de faire attention aux effets boomerang. L’action d’un grand homme politique ne peut se limiter à la réussite des campagnes électorales et à la bonne construction de sa communication. La victoire électorale est seulement un moyen pour appliquer une politique de développement. Dans le cas du Sénégal, une véritable politique agricole reste à définir. Et c’est déjà un an et 9 mois de perdu. Et il faut, selon nos estimations, au moins 5 à 6 ans pour assurer l’installation durable d’un système sociopolitique agricole au Sénégal.

sudonline

Lu par 8253 Boytown

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