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    Argent : sur la trace des millionnaires chinois

    Lu par 129020 Boytown

    La République populaire de Chine compte plus de 1 million de millionnaires en dollars. Les plus avisés se cachent. Les plus téméraires, ou les plus bling-bling, s’exhibent.

    Lunettes de soleil italiennes sur le nez, caleçon de bain à motifs floraux, grosse chevalière et cheveux impeccablement teints, Wang dirige dans le civil une importante entreprise de négoce de matières premières. Mais pour l’instant, il est en vacances à Hainan, dans l’extrême sud de la Chine, à des années-lumière de l’atmosphère hyperpolluée de Shanghai ou de Pékin. Cette île tropicale plus vaste que la Belgique était au VIIIe siècle, sous la dynastie Tang, surnommée la porte de l’enfer. Elle fut tour à tour la capitale de la noix de bétel, puis le repère de la nomenklatura communiste. Elle est aujourd’hui le Saint-Tropez chinois : c’est ici que les milliardaires rouges passent leurs vacances de fin d’année.

    Dans la marina, c’est un concours de montres en or. Sur les ponts des yachts, des filles en bikini se languissent en attendant le retour de propriétaires souvent plus à l’aise sur les greens de golf qu’en haute mer. Pour un peu, on se croirait à Miami. Avant la crise économique, bien sûr. Chaque année, Hainan organise une grande foire au luxe, où plus de deux mille personnes se pressent dans les stands Rolex ou Ferrari. « Le tourisme chinois se développe à toute allure, commente la Française Delphine Lignières, à l’origine de l’événement, mais il manquait jusqu’ici un côté glamour, une vitrine de ce nouvel art de vivre auquel la nouvelle classe aisée rêve d’accéder. »

    “Big money”

    À en croire la dernière recension du magazine Hurun (sorte de Forbes local), la République populaire compte aujourd’hui 1,02 million de bienheureux disposant d’au moins 10 millions de yuans renminbis (1,6 million de dollars) – + 6 % par rapport à 2011. Et mille Crésus à la tête d’au moins 150 millions de dollars.

    Dans cette course au big money, il est vivement conseillé de rester discret. Pour vivre riches et heureux, vivons cachés ! Un journaliste de Hurun avoue avoir désormais le plus grand mal à rencontrer ces privilégiés de la fortune. Et pour cause : figurer dans le palmarès du magazine est parfois un cadeau empoisonné. « Beaucoup refusent de s’exposer. Ils craignent les jalousies, les foudres du Parti, ou simplement un contrôle fiscal. Surtout cette année, avec le changement de présidence. Comment Xi Jinping va-t-il traiter les milliardaires rouges ? »

    Les scandales politico-financiers n’ont pas manqué en 2012, de la chute de Bo Xilai, le patron du Parti communiste chinois (PCC) à Chongqing (qui sera bientôt jugé pour corruption) à la révélation de la fortune cachée de Wen Jiabao, le Premier ministre sortant, en passant par le mystérieux accident de Ferrari dont a été victime le fils du bras droit du président Hu Jintao. Argent et politique ? Ici comme ailleurs, l’association est dangereuse.

    Oukases

    Dans Mr China. Comment perdre 450 millions de dollars à Pékin après avoir fait fortune à Wall Street, Tim Clissold, ancien patron d’Asimco, l’un des principaux fonds d’investissement du pays, refroidit l’enthousiasme de ceux qui croient encore au mythe de l’argent facile en Chine et raconte avec force détails souvent cocasses ses déboires dans le monde des affaires local.

    « Là-bas, écrit-il, le marché est le royaume des oukases, des fausses lettres de crédit, des juges qui ne comprennent rien à un dossier mais rendent quand même un jugement, et des agents anticorruption qui, avant d’accepter une enquête, réclament une voiture ou une valise d’argent liquide. Si vous respectez les règles, vous êtes foutu ! » « La règle, reprend en écho un entrepreneur, c’est qu’il n’y a pas de règle. Ou plutôt, les règles sont ici tellement nombreuses, complexes et mouvantes que l’objectif est d’abord de s’en affranchir. C’est le seul moyen de gagner de l’argent, et ça, les Chinois le savent bien. »

    Dans ces conditions, on comprend que le fait de gagner de l’argent soit a priori suspect. Corruption, petits arrangements avec le fisc, coups bas… Les riches chinois sont dans le collimateur des autorités. Résultat, plus de la moitié d’entre eux envisagent de s’expatrier ou de planquer une partie de leur fortune à l’étranger. Le consulat canadien à Pékin croule ainsi sous les demandes de visa, tandis que les liquidités qui affluent du continent font flamber les prix de l’immobilier à Hong Kong. « Les plus fortunés – ou les plus avisés – doivent à la fois cultiver de bonnes relations avec les cadres du Parti – quand ils n’en sont pas membres eux-mêmes – et investir à l’étranger. Comme ça, en cas de coup dur, ils pourront toujours envoyer femme et enfants au Canada ou en Australie », raconte un banquier privé. Car les privilèges s’octroient et se retirent aussi vite que les fortunes se font et se défont.

    La nouvelle nomenklatura se retrouve dans les clubs privés qui pullulent à Pékin et où l’on n’entre pas à moins de 1 million de dollars. Michael Yue, un trentenaire élevé en Suisse et parfaitement francophone, dirige l’un d’eux. Fauteuils clubs en cuir vieilli, épaisses moquettes et lustres en cristal… L’établissement cultive une atmosphère surannée très british. « Tous les mois, confie l’heureux propriétaire, j’organise un dîner avec un grand chef français. Nous dégustons quelques bouteilles de grands crus. Nos membres aiment se retrouver entre eux et cultiver leurs relations. Ils échangent leurs cartes de visite et savent qu’il n’y aura ni fuite ni petits curieux jaloux de leur succès. » Le club ne désemplit pas. Le coût de l’inscription ? « Le chiffre est confidentiel, lance Michael dans un sourire. Mais c’est cher, très cher. »

    Devenir riche est ici un exercice délicat qui relève de l’art de l’esquive. Ces entrepreneurs sont dans l’ensemble relativement jeunes. Leurs empires, ils les ont presque toujours construits dans les années 1980, à l’époque du grand boom économique. Ils ont réussi grâce à leur fortune, souvent ; à la chance, parfois ; à leurs relations, toujours.

    Le portrait-robot du milliardaire rouge dressé par Hurun ? Un patron d’entreprise privée ou un promoteur immobilier âgé de 39 ans et habitant Pékin ou une grande ville de l’est de la Chine. Tous ne sont d’ailleurs pas recensés par le magazine, tant ils se montrent discrets. « Leur nombre est sans doute deux fois plus important que celui auquel nous somme arrivés », estime Ruper Hoogewerf, l’éditeur de Hurun. On l’aura compris : dans la République populaire, la fortune reste un sujet tabou.

    ja

    Lu par 129020 Boytown

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