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Faute de pouvoir produire l’Artisanat africain en Afrique, il est fabriqué en Asie

Lu par 3040 Boytown

ad-martial-ze-belinga-0067-670x446L’économie de la culture, souvent négligée dans les plans de développement, pourrait représenter l’une des filières les plus dynamiques en Afrique, si elle était encadrée. Ce potentiel, faute d’un marché organisé et d’un intérêt politique fort, reste largement sous-exploité, selon l’économiste camerounais Martial Ze Belinga, basé à Paris.

Que représente l’économie de la culture en Afrique ?

Au-delà de l’arbitraire des délimitations institutionnelles et des ambiguïtés conceptuelles, l’économie de la culture va de la production littéraire au beurre de karité, en passant par l’esthétique capillaire (tresses), le patrimoine et l’artisanat. Elle comprend bien sûr les arts et spectacles, la mode, la musique et l’audiovisuel – autant d’activités qui se heurtent à la question de la reconnaissance institutionnelle, juridique et économique des détenteurs de savoirs, des auteurs et producteurs d’œuvres de l’esprit (statuts, plagiats, biopiraterie …).

L’économie de la culture, dans sa diversité, tient compte de tout ce qui est produit par la culture au sens large, une somme complexe de savoirs à forte valeur ajoutée avec un potentiel à l’exportation. Dans l’artisanat ou la gastronomie, on trouve trop peu d’initiatives africaines compétitives sur la durée, comme l’entreprise de  pagnes tissés d’Aïssa Dione, au Sénégal, vendus auprès de grandes maisons de luxe comme Hermès. Les masques africains vendus sur les trottoirs de New York, ou l’art d’aéroport sur le continent représentent souvent un versant des moins qualitatifs de l’offre africaine !

L’économie de la culture peut cependant avoir un réel poids économique : en 2008, une étude européenne[1] a estimé la contribution des activités culturelles au Mali à 2,38 % du PIB et 5,8 % d’emplois dont 3,8 % pour l’artisanat dit d’art.

Est-il possible d’industrialiser un artisanat encore largement informel ?

Oui, dans une certaine mesure. Des Africains ont déjà approvisionné les leaders de la distribution mondiale, Wal Mart aux Etats-Unis ou les Galeries Lafayette en France. Pour ce qui est de la filière Djembé ou des tabourets ashanti (Ghana), la réussite tient souvent à la rencontre d’artisans professionnalisés possédant un niveau scolaire minimum, avec des acteurs à profils commerciaux voire avec des associations spécialisées telles que Aid To Artisans. Ces synergies sont indispensables pour passer le cap d’une activité de survie. Un cadre juridique et administratif approprié doit apporter les garanties suffisamment incitatives pour les acteurs.

Cela étant, soutenir durablement une filière à forte concurrence internationale n’est pas évident. Chaque étape de la chaîne de valeur doit être optimisée : connaissance des marchés, structuration des artisans, montée en gamme, formations, financements. Le fait d’avoir réussi quelques grandes commandes internationales peut crédibiliser provisoirement toute une offre. Cependant au niveau des politiques publiques, des professionnels et des entrepreneurs, il manque une intelligence stratégique globale ambitieuse, créative, à hauteur des enjeux.

Quelques pays ont-ils compris l’importance de la filière ?

En Afrique du Sud, une « Stratégie de croissance des industries culturelles » a été mise en place par le ministère de l’Industrie et du commerce dès 1998, sous l’égide de Wendy Goldblatt, qui a fondé le Craft Council of South Africa. Ce secteur a aussi été identifié parce qu’il pouvait rapidement bénéficier aux populations noires défavorisées dans l’esprit du Black Economic Empowerment (BEE). Aujourd’hui, le réseau d’acteurs de l’économie créative africaine Arterial Network se développe, soutenu par l’Afrique du Sud.

En Ethiopie, le succès de la marque de chaussures Sole Rebels est devenu un cas d’école.

 Le Burkina Faso organise depuis 1988 le Salon international de l’artisanat ouest-africain (SIAO), un événement biennal panafricain qui a le mérite d’avoir construit une notoriété régionale même s’il devrait se renouveler dans un métier d’innovation (salon).

En général, les artisans ont de faibles niveaux d’éducation, mais détiennent des formes de savoirs endogènes rares. Le potentiel est énorme en termes de réduction de la pauvreté puisque l’artisanat génère des revenus bénéficiant à des couches sociales très modestes et vulnérables (jeunes déscolarisés, chômeurs, femmes, ruraux, handicapés). Les meilleurs exportateurs ghanéens d’artisanat déclarent pour certains jusqu’à 400 000 dollars de revenus annuels.

Le vrai handicap de ces filières se trouve dans la capacité à augmenter les volumes sans perdre en qualité.  Il faut gérer le recrutement des artisans, leur formation, les commandes, la qualité, la logistique, la trésorerie… La méconnaissance des techniques de base du commerce international accentue les risques d’un effet d’éviction de la qualité par la quantité.

Quelles sont les conséquences de cet état de fait ?

Les grandes maisons de décoration de l’hémisphère nord ont financé l’imitation de produits africains, faute de les trouver sur place en quantités suffisantes. Un comble : on retrouve sur les marchés d’Afrique des imitations étrangères de produits africains, comme des djembés (percussions, ndlr) fabriqués en Asie !

La mode du pagne et des textiles imprimés a pris partout. Le wax n’est pas africain à l’origine, mais l’Afrique s’est appropriée ce textile venu historiquement d’Indonésie via la colonisation européenne. Le dynamisme de cette esthétique est porté par le continent et repris aujourd’hui par des marques occidentales comme la maison de prêt-à-porter Agnès b., pour ne citer qu’elle, qui en font des imitations. Combien de maisons de couture ont-elles fait des ventes et construit une réputation sur des artefacts africains, comme des bijoux touaregs reproduits hors d’Afrique ?

Que préconisez-vous pour sortir de cette situation ?

Une partie du problème tient à l’acculturation des élites africaines, qui majoritairement n’aspirent qu’à un mode de vie fondé sur le mimétisme occidental et dont les structures mentales ne peuvent plus percevoir l’excellence « locale » qui git sous leurs pieds. Ce sont des problèmes sociologiques et de psychologie collective aigus, puisqu’une partie de l’intelligentsia voit l’intelligence comme un « produit d’importation ». Tant que l’Afrique ne se donnera pas les moyens de produire sa confiance en elle-même, qu’elle ne valorisera pas ses ressources matérielles et immatérielles, et continuera d’attendre un hypothétique développement venu de l’extérieur avec des rentes d’exportation, ce sera le statu quo. Les matières premières continueront de chasser les matières culturelles.

Un tournant n’est-il pas en train d’être pris avec l’essor d’une Afrique jeune et décomplexée, qui organise notamment des Black Fashion Weeks sur le continent et dans le monde ?

Tout dépend des ressources que saura mobiliser cette Afrique, des savoirs qui lui seront transmis, de la conscience de soi dans laquelle elle baignera, de ses facultés de transgression. Sa capacité à critiquer sur des fondements endogènes les discours à la mode sur « l’émergence » ou « l’Afrique dernière frontière de la croissance », sera décisive pour la restauration de l’espoir.

Dans cette optique, il faudra prendre une distance raisonnable avec la statistique, souvent statique : constater des régularités quantitatives comme des taux de croissance élevés est radicalement insuffisant lorsque ceux-ci dépendent d’une conjoncture mondiale, des rapports de force internes et internationaux, comme les choix géostratégiques d’approvisionnements en matières premières. Avoir toutes les multinationales du monde sur son territoire ne revient pas à être gagnant pour soi-même dans le jeu… Ce pourrait même être le symptôme des économies de prédation !

Ces perspectives sont-elles suffisamment discutées en Afrique ?

Un travail de titan nous attend de ce point de vue, car nous ne connaîtrons plus l’industrialisation du XIXe siècle, du fait de l’épuisement des ressources. Qu’on le veuille ou non, nous sommes en position d’être les réparateurs de la Terre, pas par posture morale, mais parce que nous n’avons pas le choix, l’Afrique abritant une biodiversité sans pareille au monde.

Les modèles anciens d’industrialisation et de consommation ont endommagé notre outil commun, la planète. Il faudra bien trouver une intelligence et une imagination scientifique et politique pour affronter ces défis astronomiques.

[1] L’économie de la culture au Mali, IBF International Consulting, Bruxelles, Janvier 2008, Mission d’étude de faisabilité pour un programme d’appui de la Commission européenne au secteur de la culture au Mali dans le cadre du 10ème FED. Rapport Final par Patricio Jeretic, Laurent Héau, Lassana Cissé.

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Lu par 3040 Boytown

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