Omar BA: « Le désir d’émigrer ne quittera jamais l’esprit des jeunes Africains »

Lu par 1014 Boytown

Omar Ba est un écrivain sénégalais vivant en France. Il est l’auteur du roman « Soif d’Europe », témoignage d’un clandestin, une reconstruction romancée de plusieurs vies d’immigrés en France et ailleurs. Il a également écrit « Je suis venu, j’ai vu, je n’y crois plus », paru en juin 2009. Dans ce roman, il  fait part de son désenchantement en décrivant les grandes souffrances de la vie en Europe pour les Africains. Dans cet entretien il livre ses convictions sur l’immigration clandestine, les solutions pour le maintien des jeunes en Afrique, la Françafrique et le droit de vote des étrangers en France.

1- Omar Ba, vous êtes écrivain, spécialiste de l’immigration, sujet auquel vous avez consacré deux romans « Soif d’Europe », et Je suis venu, j’ai vu, je n’y crois plus.Pourquoi avez-vous choisi d’écrire sur ce sujet ?

J’ai écrit sur ce sujet parce qu’il me concerne au premier chef. A un moment de ma vie j’ai émigré pour tenter ma chance de l’autre côté de la Méditerranée. C’est alors que j’ai vécu la déception que tout immigré pourra vous dire s’il est honnête avec lui-même. J’ai écrit parce que j’avais un problème de conscience en voyant des centaines de milliers de jeunes Africains payer de leur vie pour embrasser un Eldorado que je savais largement inexistant. Dans les pays où ils sont installés, nombre d’immigrés vivent des situations catastrophiques dont ils ne parlent pas à leurs familles restées au pays. Certainement par dignité ou par pudeur. Dans ce silence pesant, j’ai souhaité tirer la sonnette d’alarme à ma manière. Les uns font des films, les autres dessinent pour s’exprimer. Moi j’ai choisi l’écriture pour qu’aucun jeune Sénégalais ne puisse dire «je ne savais pas». Après ce livre j’en ai publié 2 autres sur l’immigration dans lesquels j’évoque le mythe que sont encore les pays occidentaux dans l’esprit d’une majorité de jeunes africains.

2- Le récent naufrage d’une embarcation de fortune au large de l’Espagne a alourdi le bilan du phénomène «Barça ou Barsakh». Est-ce qu’il y a une recrudescence de l’immigration clandestine ?

J’ai commencé à écrire sur l’immigration en 2008. Deux ans plus tard, j’avais la satisfaction de voir la migration clandestine maritime baisser drastiquement. On n’en parlait quasiment plus. Et je peux vous dire que les mesures qui ont été prises par les autorités africaines et européennes étaient pour beaucoup dans ce recul. C’est pour en avoir le cœur net que je me suis rendu personnellement à Guet-Ndar en mars 2010. Les avis étaient unanimes pour dire qu’aucune pirogue ne pouvait désormais quitter la plage avec à son bord des migrants. Cela dit, le naufrage que vous évoquez au large du Maroc ne me surprend guère. Hélas ! En fait, le désir de migrer n’a jamais quitté l’esprit des jeunes Africains. Une majorité d’entre eux n’attend que le bon moment. La preuve en est que même si les embarcations de fortune ont diminué, l’immigration clandestine est restée très prégnante à travers d’autres canaux de plus en plus sophistiqués. A titre d’exemple, j’ai deux amis qui sont bloqués au Maroc depuis bientôt 2 ans. Si on m’avait dit qu’ils faisaient partie des victimes de ce naufrage cela ne m’aurait pas étonné car je sais la détermination qu’ils ont pour fouler un jour le sol européen.

3- Malgré la crise qui sévit en Europe, qu’est-ce qui explique que les jeunes Africains continuent de croire à l’eldorado ?

Le propre du mythe c’est de cacher une réalité quelle qu’elle soit et de l’embellir. Vous parlez de crise car vous avez sans doute vécu en Europe et vous parlez en connaissance de cause. Malgré les informations incessantes qui évoquent cette mauvaise passe économique et sociale dans les pays du Nord, il est difficile d’en convaincre un jeune déterminé à émigrer. Les candidats à l’émigration se voilent beaucoup la face, aidés en cela par des familles persuadées que malgré la crise, l’Europe sera toujours meilleure que l’Afrique.

A cela s’ajoute le fait qu’on peine aujourd’hui à offrir une réelle alternative dans cette ambiance du «tout immigration». Vous avez beau décrire les difficultés qui attendent les migrants en Europe si dans leurs propres pays c’est l’impasse vous pouvez être certains qu’ils n’écouteront pas. Car au fond, personne n’aimerait tout quitter pour aller à la quête d’un avenir si hasardeux. Si certains y sont contraints c’est parce qu’ils n’ont pas le choix.

4- Quelles solutions préconisez-vous pour retenir les jeunes dans leurs pays d’origine?

Jusqu’à présent les pays d’origine se sont alignés sur la politique de répression des pays d’accueil. L’initiative FRONTEX – pour ne citer qu’elle – a mobilisé beaucoup de moyens mais on en oublie que ce n’est là qu’une facette du problème. Il est vrai qu’il faut empêcher ces jeunes de quitter au péril de leur vie mais il y a deux autres actions à mener avec autant d’énergie. D’abord, il faut démanteler les réseaux mafieux qui organisent ce trafic et considérer que les migrants sont avant tout des victimes. Une fois cette action engagée il faut qu’on l’accompagne d’une politique volontariste envers les jeunes. En plus des efforts pour relancer l’emploi, il faut aller plus loin en aidant à la création d’entreprises à taille humaine. Le microcrédit encadré et suivi peu y aider. J’y crois fortement. En effet, le gros problème de nos jeunes est qu’ils attendent souvent d’avoir un poste dans telle ou telle entreprise. Il faut leur faire comprendre qu’ils peuvent eux aussi entreprendre et réussir car l’Etat sera là pour les épauler. Sans cela je ne vois pas d’issue à ce problème de l’émigration clandestine.

5- Vous avez déclaré votre opposition au droit de vote des étrangers en France. Pourquoi ce que beaucoup considèrent comme une avancée ne vous agrée pas.

Cette question est à traiter avec le moins de passion possible. Mon hostilité au vote des étrangers m’est venue le jour où j’ai compris qu’une  telle promesse est plus politique qu’autre chose. Il faut rappeler que l’idée était de François Mitterrand. Autant dire qu’elle est très vieille. Si aucune majorité ne l’a concrétisée en France jusqu’à présent c’est parce que ce n’est pas une priorité pour ce pays. Je crois aussi que ce n’est pas une priorité mais pour une autre raison. J’estime que les étrangers ont des problèmes autres que celui d’un droit de vote que beaucoup d’entre eux n’exerceraient pas s’ils l’avaient. Le premier souci à attaquer reste la discrimination qui est encore légion en France malgré les mesures qui la combattent.

La deuxième raison de ma réserve est juste une question de logique. Songez que l’Etat sénégalais décide demain d’octroyer le droit de vote à tous les étrangers qui ont vécu 5 ou 10 ans au Sénégal. Ce serait le souk total et je ne suis pas certain que les Sénégalais l’accepteraient. Après on me dira que ceux qui payent des impôts doivent pouvoir voter. Mais depuis quand l’impôt conditionne-t-il le droit de vote ? Cela voudrait-il dire que ceux qui ne payent pas d’impôts ne doivent pas voter ? Tout ceci n’a pas de sens.

Je suis pour que l’accession à la nationalité française soit facilitée plutôt qu’on octroie le droit de vote aux étrangers. Le ministre de l’Intérieur Manuel Valls s’aligne sur cette position et je m’en félicite.

6- Comment jugez-vous la politique africaine du président Hollande qui a récemment promis, dans son discours de Dakar, de mettre un terme à la Françafrique.

J’ai été très frappé par l’attente générale dès que le président français a annoncé son voyage au Sénégal. Tout le monde tendait l’oreille pour percevoir comment son discours allait être différent de celui de son prédécesseur. Mais à y regarder de plus près, sauf sur la forme, M. Hollande n’a pas dit quelque chose de foncièrement différent par rapport à son prédécesseur. On peut résumer son propos en ces termes : «prenez-vous en main !». Malgré la phrase malheureuse qu’il a prononcée en 2007, Nicolas Sarkozy n’a pas dit autre chose. Et je dois dire que quiconque respecte ou aime l’Afrique lui conseillera la même chose. Après il faut voir comment ces déclarations se traduisent dans les actes. On sait qu’avec  Sarkozy la Françafrique est loin d’avoir disparu même si elle a perdu de sa superbe. Pour son successeur il est un peu tôt pour juger. J’aimerais juste dire que si un jour la Françafrique doit mourir c’est l’Afrique qui devra appuyer sur la gâchette. Personne ne fera les choses à notre place; tel est le slogan que je martèle depuis tant d’années.

 SlateAfrique

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