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Peut-on soigner le sida avec de la tisane?

| 25.06.2012 | 0 Commentaire

Lu par 537 Boytown

Les Masaï atteints par le sida ou la tuberculose ont recours en priorité à la médecine traditionnelle, au risque de leur vie. Si le gouvernement tanzanien peine encore à approvisionner les centaines de milliers de malades, les traitements sont de plus en plus efficaces.

District de Siha, Tanzanie.

Maria Paulo est assise sur un banc au milieu de l’aire de jeu du service pédiatrique du Kibong’oto National Tuberculosis Hospital. Elle ajuste son pagne shúkà, et fait sauter son petit fils, Musa (trois ans), sur ses genoux.

Elle est partie de son village Masaï pour amener l’enfant à l’hôpital. La médecine traditionnelle n’est pas parvenue à le soigner, pas plus qu’un passage deux mois à l’hôpital du district de Monduli.

Musa est atteint d’une tuberculose avancée, diagnostiquée à l’aide d’une radio –selon Maria, c’est sans doute son père qui lui a transmise. «Ses poumons étaient noirs», explique-t-elle.

Il est particulièrement complexe de traiter les membres de cette communauté: selon bon nombre d’entre eux, le sida et la tuberculose –entre autres maux– ne sont «pas pour les Masaïs». Plusieurs médecins m’ont expliqué qu’ils ne se faisaient soigner qu’en cas de symptômes graves –voire jamais.

Le sida favorise la propagation de la tuberculose

Le style de vie nomade des Masaï et leur foi en la médecine traditionnelle entravent l’action de ceux qui souhaitent leur dispenser des traitements modernes.

«A l’hôpital, ce n’est pas comme à la maison, mais Musa va mieux, donc j’oublie tous mes problèmes», m’explique Maria.

Elle vit dans un foyer polygame, mais à l’hôpital, elle est la seule gardienne de son petit fils; elle dort sur un lit à côté du sien, au sein du service pédiatrique pour enfants tuberculeux. La chambre est claire et spacieuse, une moustiquaire est suspendue au dessus du lit. L’hôpital de Kibong’oto est étonnamment joyeux: son parc verdoyant et bien tenu est sillonné de chemins de terre rouge et constellé de bâtiments de parpaing immaculés aux toits de métal verts.

L’hôpital, qui compte 340 lits, était à l’origine un sanatorium pour tuberculeux (ouvert en 1926). On pensait alors que l’air pur de la base du Mont Kilimandjaro pourrait soigner les patients, qui venaient pour la plupart des colonies britanniques de l’Afrique de l’Est.

«Il n’existait pas de traitements antituberculeux, à l’époque, explique le docteur Liberate John, administrateur de l’établissement. Ils pensaient que la lumière du soleil pourrait avoir raison du bacille.»

L’épidémie de tuberculose (TB) d’aujourd’hui ne ressemble en guère à celle d’hier. Le VIH et la TB vont souvent de pair, le premier favorisant la propagation de la seconde.

En 1983, avant que le VIH ne devienne un problème sérieux en Tanzanie, on a diagnostiqué 11.750 cas de TB –selon les chiffres du gouvernement. On en recense 64.267 aujourd’hui.

D’après les statistiques de Onusida et de l’OMS, le VIH et la TB tuent à eux deux environ 91.000 Tanzaniens chaque année. En Tanzanie, 30% des morts liées au sida sont provoquées par la tuberculose, et quelque 20.000 malades atteints de TB sont séropositifs.

Des kilomètres de queue pour une concoction d’herbe miracle

A deux heures de route de Kibong’oto, au cœur de la steppe Masaï, le Mererani Health Center dessert la ville minière de Mererani. Les taux de VIH y sont beaucoup plus élevés que dans le reste de la région. Son directeur, Reginald Msaki, m’explique que le centre de santé reçoit chaque jour entre cinquante et cent patients souffrant à la fois du VIH et de la TB. La structure, qui a ouvert ses portes en 2007, est le principal établissement de santé de cette ville de 10.000 habitants.

La plupart des mineurs de tanzanite de Mererani sont originaires de Tanzanie et d’Afrique de l’Est, mais la mine compte quelques ouvriers issus de la communauté Masaï locale.

«Certains Masaï contractent le VIH en ville et le ramènent chez eux; le virus se répand alors comme une traînée de poudre», explique Msaki.

Le directeur de l’établissement met en cause la polygamie et les croyances des Masaï, qui sont persuadés d’être immunisés.

«La majorité d’entre eux pensent qu’ils ne peuvent contracter la maladie, mais lorsqu’ils rencontrent un conseiller, ils changent d’avis».

Mika Parasoi, un marchand de pierres précieuses interviewé sur le chemin de terre menant au dispensaire, m’explique qu’aucun des membres de sa famille n’a jamais fait de test de dépistage du sida.

«Si l’un d’entre nous était séropositif, nous préfèrerions avoir recours à la médecine traditionnelle», affirme-t-il.

La popularité de la médecine traditionnelle ne se dément pas. Il est donc difficile d’amener les patients à adopter les traitements modernes. Le docteur Rahim Damji me donne un aperçu de la situation dans un couloir extérieur particulièrement venteux du Kilimandjaro Christian Medical Center de Moshi, près du Child Centered Family Care Clinic, où il travaille.

Il m’explique qu’au printemps dernier, pendant plusieurs semaines, la foule de malades qui se pressait chaque jour dans le service des consultations externes du dispensaire VIH de l’hôpital avait peu à peu fondu.

De nombreux patients se sont rendus dans la ville de Loliondo, à plusieurs heures de marches, pour consulter un nouveau guérisseur traditionnel, Ambilikile Mwasapile, qui se fait appeler Babu.

La célébrité de ce pasteur luthérien ne cesse de grandir dans toute l’Afrique de l’Est depuis l’automne dernier: il a élaboré une décoction d’herbe (appelée mugariga) censée soigner le VIH et quatre autres maux, dont le diabète, l’hypertension et l’épilepsie.

Des files de camions SUV et de minibus s’étendent sur des kilomètres d’embouteillages –ces personnes, souvent très malades, souhaitent toutes s’entretenir avec lui. Certains refusent d’attendre, et font le trajet en hélicoptère.

Babu compte plusieurs membres du gouvernement parmi ses visiteurs, comme le ministre tanzanien délégué à l’Eau et à l’Irrigation. (Babu dispose même d’une page Facebook, et reçoit des messages des quatre coins du monde –de Roumanie, par exemple).

«Dans leurs vies, Dieu est présent, réel, tangible»

Le docteur Maya Maxym, qui travaille au sein du Kilimandjaro Christian Center pour les Pediatric AIDS Corps, analyse les raisons de cette popularité.

«Les gens d’ici sont animés par une foi très forte. Dans leurs vies, Dieu est présent, réel, tangible, explique-t-elle. L’association de la religiosité et de la pensée magique crée une vulnérabilité bien particulière. L’occasion parfaite pour les gens du type Babu, qui savent s’engouffrer dans la brèche et faire croire aux gens qu’un miracle peut faire disparaitre leur souffrance.»

Les malades sont prêts à dépenser deux mois de salaires «pour aller boire une tasse d’espoir».Les dispensaires VIH ont ressenti les effets de cet engouement.

«Les gens venaient de moins en moins. Mais maintenant, ils ont compris que les traitements à base d’herbes ne fonctionnent pas, et ils reviennent à l’hôpital, explique Damji. Nous avons dû modifier certains traitements, parce que le virus avait développé des résistances.»

Face aux guérisseurs traditionnels, le gouvernement tanzanien marche sur des œufs: il leur avait interdit d’exercer en 2009, après plusieurs meurtres d’albinos (selon certains sorciers, leurs organes permettraient de guérir le sida), mais ont levé cette interdiction il y a peu.

Selon le docteur Deo Mtasiwa, médecin-chef auprès du ministre de la Santé, les gens ont le droit de consulter les guérisseurs traditionnels. «On peut essayer, mais il ne faut pas s’obstiner. Si le traitement ne fonctionne pas, mieux vaut revenir vers la médecine moderne», précise-t-il, en ajoutant que les guérisseurs ont pour obligation de s’inscrire auprès du gouvernement, qui évalue la dangerosité de leurs produits.

«Nous ne jugeons pas de l’efficacité des produits, mais nous devons vérifier qu’ils sont bel et bien inoffensifs.»

Certains guérisseurs orientent leurs patients vers la médecine moderne en toute subtilité: en plus d’un breuvage aux herbes, ils leur recommandent un test de dépistage de la tuberculose.

La meilleure thérapie: diffuser massivement les antirétroviraux

Ces sept dernières années, la médecine a fait un bond en avant en Tanzanie: en 2004, presque aucun séropositif ne bénéficiait d’une thérapie antirétrovirale; ils sont 270.000 aujourd’hui.

L’arrivée des antirétroviraux a bousculé l’ensemble du paysage sanitaire. Le VIH/sida n’est plus synonyme d’une condamnation à mort. Mais le gouvernement a bien du mal à approvisionner ces centaines de milliers de malades, qui doivent suivre leur traitement à vie.

De nouveaux travaux de recherche soulignent pourtant l’importance d’une diffusion massive des traitements antirétroviraux –si tant est qu’elle soit réalisable sur le plan financier.

Selon une étude publiée à la mi-mai (financée par les National Institutes of Health des Etats-Unis), un traitement antirétroviral précoce permettrait de réduire fortement la transmission du virus, et réduirait la charge virale à des niveaux indétectables. L’étude a suivi 1.763 couples hétérosexuels sérodiscordants de 2005 à 1.010 au Botswana, au Brésil, en Inde, au Kenya, au Malawi, enAfrique du Sud, en Thaïlande, aux Etats-Unis, et au Zimbabwe.

Elle révèle que le risque de transmission du virus au sein du couple est 96% moins élevé chez les malades suivant un traitement antirétroviral. Les résultats étaient si concluants que les National Institutes of Health ont décidé d’interrompre l’étude quatre années plus tôt que prévu. Conclusion: les antirétroviraux ne se contentent pas de traiter le VIH, ils peuvent également empêcher sa transmission.

Grâce aux traitements et aux campagnes de sensibilisation, les nouvelles infections ont chuté en Tanzanie: 100.000  par an, contre un pic de 180.000 en 1993.

Des ambitions minées par la crise économique

Dans les pays en voie de développement, 6 millions de personnes reçoivent aujourd’hui un traitement antirétroviral –mais 9,35 millions de malades doivent être traités de toute urgence.

Le 8 juin, le Secrétaire général des Nations Unies Ban Ki-Moon a demandé aux gouvernements de la communauté internationale de mettre 13 millions de personne sous traitement antirétroviral d’ici 2015.

Mais selon Médecins Sans Frontières, lors de réunions privées, les Etats-Unis et certains gouvernements européens ont exprimé leur opposition au projet, jugé trop ambitieux au lendemain de la récente crise économique.

En 2009 et en 2010, le déficit budgétaire de l’Italie l’avait déjà empêchée de verser sa contribution de 354 millions de dollars au Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme –et elle sera sans doute le premier pays à revenir sur cette promesse de don.

L’une des femmes que j’ai rencontrées m’a dit n’avoir consulté un médecin que cinq ans après la révélation de sa séropositivité. Zam Zam Haruna, 35 ans, a découvert son état en 2001; son mari venait de mourir du sida.

Après le diagnostic, elle a quitté Tabora, dans l’ouest de la Tanzanie, pour s’installer dans la capitale, Dar es Salaam, où elle a consulté un guérisseur traditionnel. En dépit de nombreuses injections douloureuses et autres breuvages aux herbes, son état ne s’est jamais amélioré.

Découragée, elle a interrompu le traitement au bout d’un an –mais elle ne s’est tournée vers PASADA, un dispensaire catholique de Dar es Salaam, qu’une fois gravement malade.

Elle y a reçu un traitement antirétroviral, et après plusieurs essais (modifications de dosage, associations de médicaments), son état de santé s’est grandement amélioré.

Elle s’est mariée avec un séropositif rencontré au dispensaire; elle y travaille, en échange d’une rémunération mensuelle de 90 dollars. Jovin Tesha, le responsable du service de soutien psychologique et de conseil de l’hôpital, m’explique que Zam Zam est arrivée au PASADA «dans un état très grave. Elle était aux portes de la mort. Mais elle va beaucoup mieux aujourd’hui.»

Lu par 537 Boytown

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