Rokhaya Diallo, une ‘Française sans commentaire’

| 20.04.2012 | 0 Commentaire

Lu par 611 Boytown

Il est beaucoup plus facile de parler de la France, de ses peurs et de ses rêves, lorsque que vous vous trouvez à Dallas ou à Bangkok plutôt qu’à Montreuil ou à Saint-Brieuc. La distance aiguise le regard et apaise le coeur. J’ai eu le privilège de discuter longuement avec Rokhaya Diallo à Dallas justement et à l’occasion du 38e Congrès de l’African Literature Association qui s’y est tenu du 11 au 15 avril 2012.

A mille lieux de  la vedette pressée et passagère, créée de toutes pièces par le milieu médiatique parisien, que certains universitaires craignaient de voir débouler dans les allées du grand hôtel Adolphus, la jeune femme arrivée de Paris était, malgré le jetlag, souriante et naturelle. En public comme en privé, elle a fait preuve, au cours des quatre longues journées, de beaucoup d’humilité et de patience. Elle écoutait attentivement avant d’avancer un argument, ce qui n’est pas une vertu partagée dans ledit milieu, à Canal + comme chez Ardisson ou ailleurs.

Née le 10 avril 1978, dans le IVe arrondissement de Paris, Rokhaya Diallo est une journaliste, productrice et activiste française qui s’est fait connaître pour son combat contre toutes les formes de racisme et de discrimination. Cette «Française sans commentaire»,quand elle le dit souvent avec un petit sourire, est devenue la voix et le visage de cette autre France, celle qui commence au delà du Périphérique et reste ignorée et minorée par la classe politique et par la plupart des médias. Les journalistes de Libération qui lui ont tiré leportrait en 2009 ont bien rencontré la même Rokhaya Diallo présente à Dallas : « …Menue, elle a à la fois du charme et du chien. En jeans, sans talons, boucles d’oreille, petite chemise près du corps, elle est féminine, mais sans ostentation. Avec ses cheveux ras, on ne voit que son visage d’ange ».

A l’époque elle était encore présidente de l’association les Indivisibles qui décerne depuis quatre ans des palmes d’un genre, comment dire ?, redoutable : les Y’a Bon Awards. Mes étudiants californiens partagent ma passion pour ces distinctions consacrées aux «meilleures phrases racistes» prononcées par des personnes publiques. La liste des gagnants intéressera autant les politologues que les psychiatres. Voilà en tout cas une initiative que les pouvoirs publics devraient soutenir au même titre que le beaujolais et le fromage de brebis. Les Indivisibles revivifient le débat citoyen en usant d’une arme bien française : le rire et la chanson. Leur but ?  Rien de moins que « déconstruire, notamment grâce à l’humour et l’ironie, les préjugés ethno-raciaux et en premier lieu, celui qui nie ou dévalorise l’identité française des Français non-Blancs » comme le signale leur site. Cet humour-là est bien plus efficace que le moralisme bien-pensant de SOS Racisme.

Rokhaya Diallo ne veut pas en rester à la dénonciation et au pugilat médiatique contre les Eric Zemmour, les Claude Guéant, les Caroline Fourest et autres Alain Finkelkraut. Elle va à la rencontre du public, sillonne la France et fait son métier de journaliste avec calme et pugnacité comme Audrey Pulvar. Elle écrit aussi. Son dernier ouvrage ne pouvait ne pas s’intituler autrement que A Nous la France ! (Michel Lafon, 16,95 euros).

Clair, précis, didactique sans être bâclé, A nous la France ! dresse un constat juste de la France de 2012. Dès l’introduction, son auteur nous dit sans ambages d’où elle parle, c’est la moindre des politesses sous d’autres cieux mais ce n’est pas une pratique courante en France et pour cause. En quatre chapitres, elle démystifie beaucoup d’idées reçues. En conclusion, elle exprime son espoir de voir son pays aborder l’avenir avec entrain et sérénité. J’espère que ce livre tonique et honnête trônera dans les CDI de tous les collèges et lycées. Il fourmille d’anecdotes cocasses et de propositions sérieuses.

Il a une autre qualité : la faculté d’accorder les mots et les choses, d’appeler un chat un chat (Oui, on peut de parler des ‘Noirs’ sans offenser personne), de rappeler les évidences (Non, les immigrés ne coûtent pas, ils rapportent), de dessiller nos yeux (Tiens, les Français ne sont plus – tout à fait – blancs)  tout en dévoilant les manigances de ceux qui, de l’Elysée aux plateaux de télévision, orientent et contrôlent le débat public pour conserver intacts leurs privilèges : « Ces prétendus rebelles sont en réalité les meilleurs alliés du pouvoir, qui le leur rend bien. Eric Zemmour est d’ailleurs un des rares journalistes ayant eu le privilège de déjeuner à la table de l’Elysée. Au pays des droits de l’homme, fût-il blanc, un tel favoritisme devrait faire désordre » (p. 172). Au chantage de Nicolas Sarkozy et de toute la frange néo-réac et phallocrate  (la France, tu l’aimes ou tu la quittes), A Nous, la France ! oppose un démenti cinglant.

Pierre Bourdieu aurait aimé ce « nous » crânement féminin, jeune, populaire, multiculturel et multicolore. Quant à moi, je vais le passer à mes deux garçons de 12 et 16 ans.

Obs

Lu par 611 Boytown

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