shop-ad-books copy

Sénégal: La présence chinoise en débat

| 29.01.2013 | 0 Commentaire

Lu par 12127 Boytown

La Raw Material Company a organisé le mardi 22 janvier 2013, des débats et une projection de film sur les relations sino africaines. Pendant tout un après-midi, acteurs culturels et universitaires ont échangé avec un public venu nombreux sur les relations entre le Sénégal et la Chine, notamment le commerce et la migration. Sous la modération de Koyo Kouoh, la rencontre se tenait en marge de l’exposition « Boulevard du Centenaire made in China », de l’artiste plasticien Kan Si.

Ibrahima Niang, doctorant en sociologie à l’Université CheikhAnta Diop de Dakar, a fait une comparaison entre les modes d’installation des commerçants chinois et libano-syriens. Ces derniers sont installés au Sénégal depuis 1896 sur plus de 4 générations. Leur intégration a été, selon lui, une greffe réussie, puisqu’elle a été marquée par un leadership fort, une proximité avec les communautés religieuses, l’implication dans la politique et la contribution dans le développement de la communauté avec notamment le financement d’œuvres sociales. Toujours selon Ibrahima Niang, l’assimilation des langues nationales a été un facteur déterminant et a favorisé la communication entre les communautés libano-syrienne et sénégalaise.

À contrario, les commerçants chinois se sont récemment intéressés au Sénégal, à partir de 2000. Pour Ibrahima Niang, leur manière de vivre des commerçants chinois ne favorise pas l’intégration. « Ils ne viennent pas tous de la même province, ne parlent pas tous la même langue », remarque-t-il. Ce sont donc différentes entités d’une même communauté dont la langue standard est le mandarin. De ce point de vue, il n’y a pas de leadership fort au sein de « la colonie » et les populations ne sont pas solidaires entre elles. Le sociologue explique que la plupart de ces commerçants n’ont pas un niveau d’instruction élevée et n’ont pas fait un apprentissage du français. La barrière de la langue constitue donc un frein à la communication et partant à l’intégration. Il souligne toutefois que certains s’inscrivent dans les instituts de langue pour mieux communiquer.

Ibrahima Niang informe que la présence chinoise au Sénégal n’a pas commencé avec les commerçants. Les deux pays ont une longue tradition de coopération et d’échanges économiques avec notamment l’envoi de coopérants chinois depuis 1971. De nombreuses infrastructures sont à mettre à l’actif de cette coopération, comme l’ancien stade de l’amitié en 1982 et plus récemment l’hôpital pédiatrique de Diamniadio. De nombreux et importants investissements ont été faits dans le cadre de la mission agricole, de la mission médicale.

Pour le doctorant, l’intégration demande un investissement culturel, économique et social. Les commerçants s’installent au Sénégal au gré de la bonne marche de leurs affaires et peuvent quitter le pays au bout de 3 ou 4 ans si de meilleures opportunités s’offrent ailleurs. Ainsi, il n’y a pas en tant que telle d’offre d’intégration et la migration chinoise se renouvelle.

Pour le journaliste Bakary Dabo, l’installation des commerçants chinois a occasionné la transformation sociale, commerciale et urbaine du milieu. Il informe que le quartier était à usage d’habitations pour des populations relativement aisées, quand il a été construit dans les années 50-60.

Selon Bakary Dabo, de 1960 à 1999, il y avait peu d’activités commerciales sur les allées. Seules quelques boutiques de commerçants libano-syriens et institutions financières s’y étaient installées. C’est à partir de 2000 que les commerçants chinois ont commencé à s’implanter au compte-goutte avant le rush de 2002. Ce que le journaliste a qualifié « d’installation à l’emporte-pièce qui a défiguré le visage de Centenaire ». Cette installation massive de commerçants chinois a également occasionné le déménagement massif des habitants, l’installation intempestive de tabliers, mais aussi la pollution, les déchets, l’encombrement de la voirie, en somme la dégradation de l’environnement du quartier devenu un marché. Bakary Dabo en veut pour preuve la première inondation enregistrée par Centenaire (date) en raison des caniveaux bouchés par les marchands. Le journaliste révèle que les tensions sont vives entre ces derniers et les riverains et que le quartier est maintenant exposé à l’insécurité, avec des vols, des agressions et des assassinats au sein même de la communauté chinoise.

Responsabilités partagées
Il pense toutefois que « les responsabilités sont partagées car ce sont les riverains eux-mêmes qui ont loué leur garage ». De même, Bakary Dabo pense que l’arrivée des chinois a changé la configuration socio-professionnelle du quartier qui n’est plus habité exclusivement par une classe moyenne de cadres aisés, mais par une population gagnée par la pauvreté. Ainsi la location à des commerçants chinois de leurs garages permet aux habitants d’avoir des revenus. Les magasins chinois ont permis la promotion de jeunes hommes d’affaires sénégalais, anciens tabliers qui se rendent maintenant directement en chine pour exporter des produits et par là, concurrencer les exportateurs chinois.

Pour Bakary Dabo, « Centenaire doit retrouver son lustre d’antan ». D’où la nécessité de penser les orientations pour le recasement, la réinstallation voire le recyclage des marchands ambulants et des tabliers. Car de son point de vue, le marché chinois offre à ces nombreux jeunes non pas un emploi décent, mais une occupation précaire et souvent sans perspectives.

Le Dr Amy Niang, de l’Université de Witwatersrand à Johannesburg en Afrique du Sud, a elle, invité à élargir le champ de recherches et à interroger les transformations économiques et sociales induits par la migration des commerçants chinois. Une telle démarche permettrait, selon elle, de réfléchir aux stratégies d’adaptation des commerçants chinois et aux articulations de changements opérés. L’universitaire qui fait une étude sur le thème « bana-bana façon chinoise », propose également d’étudier le transfert de connaissances des entrepreneurs chinois vers les sénégalais. Elle a remarqué que les commerçants sénégalais copient les pratiques à succès des chinois. Amy Niang trouve toutefois qu’il n’y a pas de transfert de technologies, de savoir-faire car il n’y a pas de collaboration directe entre les deux communautés. En conclusion, elle dira qu’il n’y a pas d’économie productive, car il n’y a pas de transfert sur le plan de l’éthique des valeurs.

Selon Koyo Kouoh, directrice artistique de la Raw Material Company, « des estimations récentes attestent de la présence d’environ un million de commerçants et travailleurs chinois qui vivent et travaillent à travers l’Afrique », des statistiques qui n’incluent pas le corps diplomatique et les cadres d’entreprises. Elle révèle que certaines chambres de commerces africaines, notamment au Tchad, au Sénégal, au Nigéria et en Namibie s’attendent à l’arrivée de près de 20.000 migrants chinois au cours des deux prochaines années. Selon Mme Kouoh, cette tendance ne devrait pas baisser, « tant que les économies africaines continuent de croître et que l’entreprenariat continue d’être rentable ». D’où tout le sens de la rencontre, pour discuter de la croissance et de l’engagement de la république populaire de Chine en Afrique et au Sénégal en particulier.

LES ARTS AU CŒUR DE LA CHINAFRIQUE
Lors de la conférence sur la Chinafrique organisée le mardi 22 janvier 2013 à la Raw Material Company en marge de l’exposition « Boulevard du Centenaire made in China », l’artiste plasticien Amadou Kane Sy, dit Kan Si et Matthew Tinari, producteur culturel et spécialiste des relations sino-africaines, ont échangé sur les relations culturelles entre la Chine et le Sénégal.

Le producteur culturel américain Matthew Tinari, installé au Sénégal, a documenté la présence chinoise à travers des témoignages et des reportages sur les nombreuses initiatives culturelles mises en œuvre. Sa contribution est parue dans l’édition n° 3 du magazine culturel chinois Leap, publié en juin 2010.

Dans le magazine, le producteur relate à travers des photographies, la présence de nombreux ressortissants chinois dans les métiers de la construction, le commerce, les arts etc. Selon, Matthew Tinari, la coopération entre les deux pays est peu prise en compte du point de vue culturel. Il révèle que la plus grande communauté africaine de Chine est localisée à Guangzhou avec un marché nigérian, une boite de nuit dédiée notamment à la musique africaine. De même, lors de l’exposition universelle de Changhai, de nombreux artistes du continent dont Kan Si, étaient présents et les pavillons africains ont suscité beaucoup d’intérêt de la part des visiteurs chinois. Pour ce dernier, le débat sur la présence chinoise est sans fin et au cœur des problématiques de la mondialisation.

Dans un essai photographique sur les commerçants chinois à Dakar, l’artiste plasticien pose la problématique de l’impact sociétale, économique et urbaine de ce qu’il appelle la « nouvelle forme d’expansion du capitalisme ». Kan Si a ainsi travaillé pendant 2 ans pour documenter  l’activité des commerçants chinois sur ce que d’aucuns appellent « China Town ».

L’artiste a observé un changement radical sur une des plus belles avenues du Sénégal, où l’élève militaire qu’il était, défilait le jour de l’indépendance. « Le boulevard est défiguré sur le plan urbanistique, coloré, bigarré, désordonné », déplore-t-il.

L’artiste a également illustré la distance entre la communauté chinoise et la communauté locale, avec une interaction humaine réduite aux échanges commerciaux. L’exposition, « Boulevard du Centenaire made in China » qui se tient jusqu’au 9 février est le fruit d’« un portfolio d’une grande importance pour l’étude de la transformation urbaine ».

sudonline

Lu par 12127 Boytown

Réagissez

comments

Powered by Facebook Comments

Categorie: MUZIC

Laissez un commentaire