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Senegalaiseries – Inoubliable premier bal de 31 décembre

| 23.12.2012 | 0 Commentaire

Lu par 971 Boytown

Au début des années soixante-dix, alors que l’on est un pied dans l’enfance, un autre dans l’adolescence, on se lève forcément un jour pour décréter que le temps est venu de se prendre vraiment au sérieux. D’abord parce qu’à cet âge-là, il faut se prouver à soi-même qu’on n’est plus un môme avec ses gnèndakhite, sa morve en langage académique, que la famille tient en laisse rien qu’à lui promettre des bonbons.

Déjà, depuis un bon bout de temps, on ne pisse plus au lit officiellement. Et ce n’est plus à nous d’aller chez le Naar (y’en a encore dans tous les quartiers) pour y acheter de ridicules «deureum-khorom,-deureum-poobar-ak-walaatou-diwline». C’est le tour de corvée de la frangine, celle-dont-la-tête-n’a-pas-encore-dépassé-la-bassine, comme disent les pédophiles.

Enfin émancipé. Non sans mal. Longtemps après la circoncision présentée dix ans auparavant comme la voie royale pour être un homme, un vrai. Waye, la vaste escroquerie ! Tchim…

Dans notre p’tite tête qui fait des bulles, il faut surtout en mettre plein la vue aux bandes rivales. Leur démontrer que les minettes du quartier et des environs ne respirent que par nous. Et les minettes en question doivent savoir que les bandes rivales sont des meutes de crétins.

C’est l’époque où l’on passe du second rôle de gentil garçon au statut central de sale gosse, de l’école au lycée, du short Sonadis au mythique blue-jean, des «tic-tic» en plastique pour le foot aux «boul ma diam» en cuir pour la frime, des billes à la cigarette, du sirop à la menthe vert translucide au ténébreux Coca-Cola. Les piécettes de deureum ne suffisent plus à nous corrompre : on est passé aux billets roses de cent francs. C’est surtout l’année où ça déménage de la dernière folle farandole du Vingt-Quatre Décembre au premier bal fondamental de Trente-et-Un Décembre.

Dans nos rangs, y’en a déjà qui entraînent des filles dans des recoins louches et leur chipent des bisous à la tombée de la nuit. C’est comme ça qu’on devient chef de bande. Faut toujours tirer le premier.

A cet âge-là, un bal du Trente-et-Un Décembre est à notre génération ce que la session budgétaire est à l’économie nationale : la question de vie ou de mort. Pire. De liberté de circuler dans les ruelles. De dignité. De droit d’être un homme, tout court.

Autant vous affranchir tout de suite : le Trente-et-Un Décembre est le rendez-vous qu’on ne peut pas manquer si l’on veut vraiment être un mec parmi les mecs. On peut tout louper, sauf cette date. Un fiasco vous inscrit pour longtemps chez les ringards que les filles fusillent de leurs regards en coin, entre deux tchipatous. L’humiliation suprême qui vous pousse à l’exode chez votre grand-mère restée au village à cultiver son lopin de terre.”

On arbore nos têtes de conjurés. Enfermés à double tour dans des chambres irrespirables à l’atmosphère surchargée par les effluves d’ataya et de cigarettes. Faut qu’on se parle solennellement, entre hommes, du bal de fin d’année. Ça ne blague pas. Rien n’est admis : ni absence, ni retard. C’est dans ces cas d’espèce qu’on vous vire à perpète du groupe. Sauf si vous êtes le seul capable d’inviter les plus belles filles du coin. Ou si le chef de bande est fou de votre frangine, de votre cousine ou de votre p’tite copine. Y’a un prix à tout.

Assez pinaillé… Première urgence : les cotisations. Cinq cents francs, pas un de moins, et de préférence en un seul billet. Comme partout, il y a des exonérés. Ceux qui sont sous le coup d’une fatwa pour cause de carnet de note catastrophique ; ceux qui comptent un oncle malade hospitalisé entre vie et trépas, dont le décès semble imminent ; ceux dont l’oncle malade est finalement passé de vie à trépas et pour lequel la tribu a terrassé boeuf, mouton, chèvre et coq pendant huit jours francs… Les cas sociaux délicats sont étudiés, que dis-je, épluchés.

Une enquête est ouverte à leur sujet. La confiance n’exclut pas le contrôle. S’il est confirmé que ce ne sont pas des sornettes, ils peuvent être tolérés au bal. Mais ils comprennent qu’ils n’ont pas intérêt à coller de trop près les chiquitas les plus cools. Un cas social, ça reste à sa place de cas social. Y’a toujours un pitre dans le groupe qui sait faire rigoler aussi bien les filles en vue que le chef de bande. C’est son chouchou. Ce veinard, également, est exonéré d’impôt. Aucun commentaire n’est autorisé à ce sujet. Pour le reste de la meute, la rengaine est connue : «cotise pas, ndiatche pas».

La question plus qu’épineuse des cotisations réglée, faut passer à celle non moins cruciale du local. Un salon spacieux, carrelé s’il vous plaît. D’emblée, les habitants des masures au sol cimenté de façon rudimentaire sont toisés avec mépris à chaque fois qu’ils demandent la parole. Ça ne se bouscule pas pour jurer de réquisitionner le salon familial un Trente-et-Un Décembre. Manquer de se faire déshériter pour ça… Faut que planent par dessus les têtes des menaces sérieuses d’annulation pure et simple pour que ça commence à se dévouer. On finit toujours par tordre la main à quelqu’un qui plie pour ne pas rompre. Souvent le même. Parce que ses parents sont les plus cools. Il la ramène un peu, aussi, pour ça.

Venons-en aux sièges. Il nous en faut des rembourrées. Rien que quelques-unes. Pour les filles qu’on tient à ferrer. Faut bien qu’elles posent leurs postérieurs délicats quelque part sans risquer de se déchirer quelque chose. Le reste des chaises ? En fer ou en bois, (y’avait pas encore de chaises en plastique) juste bonnes pour que la racaille pose ses fesses frelatées dessus. Ceci dit, y’en a chez qui on a aperçu des chaises rembourrées. Pas de pot, ils ne peuvent plus nier : on les a vues. Déjà qu’eux, on les accepte de mauvaise grâce dans le groupe… Si, en plus, ils ne sont pas même fichus de ramener trois chaises de chez eux pour le bal du Trente-et-Un Décembre, pourquoi les garder avec nous ? A quoi ils servent, ces pauvres nazes ? Les trouillards abdiquent toujours après une charge aussi meurtrière. Si ça ne suffit pas au bonheur des conjurés, y’a des banquettes pour quatre chez les prolétaires assis dans la pièce qui s’estiment heureux d’être présents à cette réunion. Le jour J, c’est eux qui s’assoient dessus, de toute manière.

Arrive le dilemme des cartons d’invitation. S’il est permis d’appeler ça comme ça. La littérature à y graver pour la postérité est âprement débattue entre cancres qui se tiennent en respect. Et puis ça capitule les uns à la suite des autres, anéantis par les insurmontables carences manifestes en lectures intelligentes. Autant s’en remettre à la dactylo que son âme charitable forcera à s’y coller. En général, c’est la frangine ou la cousine d’un des débrouillards de l’assistance. Qu’elle gèle le courrier de son patron pour éviter les heures sup’. Bien sûr qu’elle est invitée. On n’est pas des ingrats. Elle ne viendra certainement pas à notre sauterie. On se jure de lui réserver deux pastels, trois akaras et trente-trois centilitres de Seven Up. Pensez donc : elle se casse les ongles à nous taper vingt feuilles d’invitation sur une vieille bécane dont l’infernal cliquetis s’entend depuis le bout de la rue. Elle sait comme nous qu’on n’a pas dix filles à inviter. Mais elle nous laisse crâner. Rien que pour ça, nous lui sommes reconnaissants à la vie, à la mort.

Oui, mais ce n’est pas tout : nos invitées doivent manger et boire. Les inévitables beignets, pastels et akaras évacués, il est temps de se pencher sur la boisson. Pour chacune des filles au top, la bouteille de trente-trois centilitres de limonade glacée s’impose de soi-même. Avec une paille pour les siffler ou faire des bulles dedans. Reste la racaille : les seconds couteaux de la bande et les mochetés qu’ils invitent. Ceci explique cela. On leur réserve deux bouteilles de sirop… Un litre à la menthe, un autre à la grenadine. Chacun déversé dans une bassine avec du lait concentré sucré, de l’eau et des blocs de glace. La mixture touillée à la main est à servir dans des gobelets en fer ou en plastique. Les bandes rivales procèdent comme ça. Nos espions nous informent au jour le jour.

L’animateur (on dit Dj maintenant) ne peut être forcément qu’un de nos aînés. De préférence, celui qui a une chaîne hifi et des disques branchés. Il peut inviter sa nana. On lui prévoit un traitement de Vip : fauteuil, trente-trois centilitres de Coca, assiettée de beignets-akaras-pastels…

Ultime chichi : la sécurité. Faut qu’il y en ait qui se sacrifient. Les intrus sont à nos bals ce que les émigrés sont aux partis d’extrême droite en Europe. Pas de quartier : foutez-les tous dehors. Dans le lot, on dénombre ceux qui n’ont pas cotisé, et ceux qui, même s’ils veulent cotiser, ne sont pas acceptés. Ce sont les attardés qui se promènent encore en short et en tic-tic, jouent aux billes, ne parlent pas aux filles et sont à l’orée de l’entrée en sixième. In-fré-quen-ta-bles. Sauf si c’est leur soeur qu’on tient à inviter…

Avant de se quitter, faut dérouler le plan marketing. Pendant le trimestre qui démarre à cet instant précis et finit le Jour de l’An, pas d’esclandre dans le patelin. On ne tape plus les filles, on ne les insulte plus. Et quand on les croise à la boutique, ce n’est pas trop que de leur offrir au moins un chewing-gum. Respect aux mères des guèles : ce sont les mégères qui délivrent les permis d’aller au bal à la dernière minute. Si ces sorcières nous envoient à la boutique, et même au marché, autant y aller ventre à terre.

Tout est dit, le sort en est jeté.

Ibou Fall – LeQuotidien

Lu par 971 Boytown

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